Je ne comprends pas…

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Je lis : Victor Klemperer, Je veux témoigner jusqu’au bout, Journal 1942 – 1945
 
Je lis à nouveau un chef d’œuvre, une œuvre majeure. Je viens de finir « Sang noir », de Louis Guilloux, roman exceptionnel sur la sottise, la bêtise et la bassesse humaine des patriotes exaltés de la guerre de 14-18. D’une guerre l’autre. J’avais lu juste avant le premier tome de Klemperer, mes soldats de papier. Klemperer a vécu à Dresde, juif mais surtout allemand (les nazis ont inventé la nation juive dit-il), ancien combattant décoré, philologue émérite, en but à l’inhumanité du régime nazi auquel il survit parce qu’il est marié à une aryenne. Au jour le jour, des milliers de pages, plus de 5000, qui racontent l’absurde, l’horreur, la misère, le meurtre, l’abjecte… les mots manquent. On est stupéfait de lire le détail de la vie d’une personne que l’on frappe, humilie quotidiennement, à qui l’ont dit « mais pourquoi ne vous tuez vous pas ? ».
 
On est aussi incrédule devant la peur généralisée : « je vous salue Herr Klemperer, je ne vous dis pas mon nom, car s’ils l’apprennent, alors j’aurais de sérieux problèmes, au risque même de ma vie ». La terreur est partout, chez les juifs, mais aussi chez les autres, seul le degré de l’intensité change. Cela relativise sérieusement la croyance en l’adhésion unanime à cette idéologie mortelle. Dès la prise de pouvoir, les résistants allemands, d’abord les opposants politiques, ont été sidérés de violences et de persécutions. Voilà comment on éteint un peuple, comment on rend nécessaire au gens l’individualisme pour survivre. La peur partout.
 
C’est le deuxième volume que je lis, lecture pénible, lecture douloureuse et nécessaire.
 
Klemperer note, le 31 mars 1942, pour son ouvrage fondamental sur la langue du troisième reich : « LTI [Lingua tertii imperii] : La langue est un révélateur. Il arrive que l’on veuille dissimuler la vérité derrière un flot de paroles. Mais la langue ne ment pas. Il arrive que l’on veuille dire la vérité. Mais la langue est plus vraie que celui qui la parle. Contre la vérité de la langue, il n’y a pas de remède. Les médecins qui font de la recherche peuvent lutter contre une maladie sitôt qu’ils en ont reconnu la nature. Les philologues et les poètes reconnaissent la nature de la langue ; mais ils ne peuvent empêcher la langue de dire la vérité. »
« 15 mai 1942. Il est interdit aux Juifs portant l’étoile et à toute personne habitant avec eux de garder des animaux d’intérieur (chiens, chats, oiseaux), l’interdiction prend effet immédiatement, il est également interdit de donner ces animaux aux soins d’un tiers. »
 
Il était déjà interdit aux Juifs de monter dans les trolleys, sur leur plateforme si elle était articulée ou je ne sais quoi, de prendre des taxis, le train, d’aller dans le parc le week-end, de marcher sur le trottoir du parc, de posséder des ciseaux, des couteaux, des peignes, d’aller chez des coiffeurs non juifs (il n’y en a quasiment plus de juifs), de posséder du papier, de prendre des notes, de lire des livres… la liste est épouvantablement longue. Il est interdit de tout, y compris ce qu’on a oublié.
Klemperer a écrit jusqu’au bout et après, il cachait ses feuillets dans des livres et chez des amis non juifs qui prenaient des risques mortels. Il a été « témoin jusqu’au bout », suivant l’expression de Didi-Huberman dans l’essai qu’il lui consacre.
 
En septembre, à Prague, nous avons visité l’ancien cimetière juif. Il fut en fonction trois cents ans jusqu’en 1786. Il a ensuite disparu sous les rues construites, puis retrouvé, je crois, au 19e siècle. 12000 stèles dans le désordre, des couches et des couches de tombes, un lieu exceptionnel, un choc émotionnel puissant. Il n’a rien à voir avec l’holocauste. C’était un cimetière communautaire au milieu d’une ville qui a fini par prendre trop de place. Ce fut aussi le cas de nombreux cimetières communaux catholiques.
 
Nous avons fait en sorte de venir très tôt et de faire la visite à l’envers ! Normalement, on commence par la synagogue Pintas, puis on va dans le cimetière. Là, nous avons souri au gardien, il nous a laissé passé en nous disant de revenir tout de même à la fin de notre visite. Seuls dans le cimetière ! Seuls découvrant cette forêt exceptionnelles de tombes, ce paysage semblant sorti d’un roman d’épouvante, d’un temps absolu, des tombes partout, dans le désordre, des allées semblant avoir été tracées par les découvreurs, une émotion infinie, vive, nous marchions en silence. Evidemment, nous savions que nous étions dans un lieu ancien déconnecté de la guerre mondiale. Mais un panneau nous a rappelé les noms des personnes juives qui ont permis à ce cimetière de « survivre », ironie de l’histoire, alors qu’elles allaient elles-même être victimes de la guerre.
 
Et puis nous avons fait le chemin inverse, découvrant d’autres perspectives, d’autres émotions. Mais nous n’avions rien vu encore. Les murs de la synagogue, bâtiment modeste, sont recouverts d’une écriture régulière, majuscule. Il ne faut pas beaucoup de temps pour comprendre qu’il y a là marqués les noms de 80000 victimes de la Shoah, 80000 réduits à un nom sur les murs ! et une voix qui les dit, lentement, une liste épouvantable entrecoupée d’un chant bouleversant, une kaddish je crois, comme un hurlement doux. Là aussi nous étions silencieux, pas de surprise ou de stupeur, d’émotion, la gorge serrée retenant des sanglots devant cette litanie de noms, devant les dessins d’enfants dans la salle d’exposition.
 
Je ne comprends pas, je m’exprime peu sur le sujet tant cela me blesse et me heurte : comment les représentants élus d’Israël peuvent-ils prononcer les mots de « déportation d’un autre peuple », le peuple palestinien ; comment ce peuple qui devrait porter la morale des siècles passés peut-il être tombé dans l’abjecte de la disparition voulue d’un autre peuple ? Et cette littérature que j’aime tant, Aaron Appelfeld, et d’autres encore. Je n’arrive pas à en parler non pas parce que je soutiens l’une ou l’autre cause, mais parce que cela me heurte au plus profond, au souvenir de mon père qui fut résistant dès les premières heures du désastre et qui a certainement sauvé des juifs, des expatriés, des sans patries, des sans papiers.
 
Comment peut-on parler, dans un parti politique en France, de remigration ? Néologisme abjecte pour ne pas dire « DÉPORTATION » !
 
C’est tellement simple : combien de personnes à remigrer ? Combien d’avions, de trains, de wagons ? Combien de morts, de mortes, de malheurs ?
 
Que dire encore devant les victoires d’un parti nazi en Allemagne ?
 
« La langue ne ment pas ». Klemperer était d’une humanité qui force l’admiration plus de soixante ans après sa mort. Il survivra, son épouse aussi, pas leur chat.
 
« On ne peut empêcher la langue de dire la vérité », mais je dois bien humblement avouer ici : 
 
je ne comprends pas.