S’extirper de son lit tôt, on va visiter le château et on veut arriver avant la horde. On savait que ça allait monter, mais pas deux fois ! des marches rudes, de type soviétique, et nous voilà à hauteur, arrivant pour traverser le parc qu’on trouve fermé. Ils sont bien désolés, ils nous l’écrivent sur la grille. La consultation de la carte nous confirme, il faut redescendre les marches soviétiques, emprunter l’escalier baroque pour atteindre notre but. Et c’est vrai que c’est beau, la cathédrale saint Guy (et aussi Saint-Venceslas-et-Saint-Adalbert). C’est que ça devait faire la fête là haut !
Désagréable sensation du tourisme, on aimerait pouvoir s’arrêter devant les retables extraordinaire, contempler la nef et y marcher, s’approcher de l’orgue contemporain qui ne dépare pas, mais le circuit est bien balisé, il faut suivre. Une jeune femme entonne pour son groupe de touristes du chant grégorien, on n’en comprend pas les paroles, et les applaudissements qui suivent semblent parfaitement incongrus. Le monde toujours, mais un musée nous promet des Titien, des Rubens, des Tintoret… et personne. On y entre, enfin le calme et le temps, et tellement peu de monde. C’est vrai que l’affiche était trompeuse, fort peu de tableaux des vedettes, mais des merveilles, et puis deux portraits extraordinaires d’Artus Wolfort, je ne connaissais pas.
Suite de la visite, passage à mes côtés de groupes de trois gardes, en uniforme bien raide, fusil à l’épaule. Pas terrible leurs pas, ils sont censés claquer des chaussures sur le sol, mais on entend les décalages ! Ils ne savent pas vraiment marcher au pas. L’un d’entre-eux rigole un peu.
Je n’ai marché au pas qu’une fois, si on peut dire. J’étais à l’infirmerie de la caserne où je cherchais à me faire réformer, exempter, enfin, n’importe quoi pour ne pas y aller. Le sergent, ou l’adjudant, une brute que j’avais rendu folle par mon mutisme et le mouvement ininterrompu de mes doigts sur un livre, voulait à tout prix me mettre sur le droit chemin. Mais il ne savait pas que j’étais prêt. J’étais même entré dans un réseau de psychologues qui nous faisaient des certificats d’inaptitude ! On les voyait une fois, le document était super bien fait. Les noms des psys se passaient dans le milieu enseignant. Mon père, qui avait fait trois ans de guerre en 40, m’avait appris à faire un lit au carré et à plier le linge aux normes de l’armée. Les chefs étaient dingues, ils n’avaient rien contre moi, aucune petite sanction possible !
Un petit chef avait donc voulu me faire marcher au pas le bougre. J’étais au bout du rang, au fond quoi, sauf qu’il n’y avait pas de radiateur. Les autres faisaient des efforts, moi non. Les deux types à côté de moi portaient l’un un seau, l’autre un balai et une serpillière. Rapidement, le type du seau s’est mis à battre la mesure, et le balai a fini sur l’épaule comme un fusil. Ne pas rire, continuer à faire son asocial ! Ça a tellement bien marché mon truc qu’ils m’ont réformé ! P5 ! P4 c’était l’exemption mais appelé en cas de guerre. P5, c’était réformé, et inapte même à la défense civile. En corolaire, je n’avais pas le droit d’entrer dans la fonction publique, trop dingue. Par chance, j’y étais déjà, dans la fonction publique, depuis un an. Et tous les ans, j’ai rempli avec angoisse la fiche de poste sur laquelle on me demandait ma situation militaire. Je laissais la case en blanc, on ne m’a rien demandé. Et mon père m’avait dit : « n’y va pas, tu as raison, et moi j’ai fait suffisamment de guerre pour mes trois fils ».
En sortant du palais, un garde montait une garde dans une guérite, une garde sérieuse, baïonnette au canon, lunettes de soleil sur le nez ! Je l’ai photographié, comme tant d’autres, devant sa guérite ridicule. Et là, j’ai compris, on marche au pas, tout raides, on est au garde à vous, tout raides, la baïonnette au canon, tout est raide chez un vrai homme, son uniforme, son regard, puis on guide les gens sur des sentiers touristiques raides, on leur interdit les sentiers battus… battus, ce n’est pas un mot du langage militaire. Ce type à lunettes, dans sa guérite phallique, m’a fait marrer.
Voilà, je savais Prague touristique, je ne suis pas déçu. Partout une foule qui déambule entre les boutiques qui vendent toutes des souvenirs identiques, ou presque. Et pourtant, quand on tourne au coin, dans la rue où personne n’entre ou presque, qu’est-ce que c’est beau. Demain, la fin du château, et puis le cimetière juif, je crois.








