Dire son nom :
Pengo Bossio Wangi
Mort parce que noir. Dire son nom pour ne pas l’oublier. Tué par racisme, épouvantable et bouleversant. Pauvre homme, pauvre famille, amis… soutien inconditionnel et peine inquiète.
Ma famille est multicolore. Je suis particulièrement sensible au racisme, et pourtant… une anecdote très récente qui raconte beaucoup, hier.
Nous sommes partis deux jours faire visiter à mon petit-fils de huit ans, son cousin de huit mois, ma fille aînée sa maman, mon épouse et moi, le château récemment construit de Guédelon et l’extraordinaire château de Saint Fargeau. Si les deux parents sont blancs, nos filles, les pères de leurs enfants et leurs fils convoquent le monde entier ou presque ! Afrique centrale et de l’ouest, Tunisie, Afrique du Sud-ouest, Indes et Sri Lanka, Asie centrale, cheveux lisses, crépus, noirs, blonds vénitien… j’en suis tellement fier.
Repas de midi, une pizzeria très médiocre au cœur du village. Accueil froid, je dis au patron que nous prendrons deux pizzas pour quatre, je mets son attitude désagréable sur le compte de cette annonce. Il apporte au bout d’un temps nos pizzas, les posent brutalement devant mon épouse et moi, en disant qu’on se débrouille pour partager. Pas sympathique pensons-nous.
Naïm va aux toilettes, et on entend : « tu ne vas quand même pas casser ma porte ? ».
On sort, les pizzas n’étaient vraiment pas bonnes, mauvaise adresse en face du château. On habille le patron pour l’hiver : « connard mauvais commerçant…! » quand ma fille dit sèchement : « non, connard raciste ». Et nous nous refaisons le fil du repas, les clients connus et inconnus qui entrent après nous bien accueillis, et tous ces micros incidents qu’elle a compris et nous non.
Malgré notre histoire, notre amour.
Je n’ai jamais ressenti de racisme, en Algérie, en Tunisie, à l’Ile Maurice… une fois j’ai été bousculé à l’entrée d’une mosquée, à Bou Saada. Mais c’était parce que j’étais supposé être chrétien, et donc pas à ma place. Mon ami Kader a été offusqué de ce geste, a été immédiatement prévenir l’Imam qui s’est excusé. Le fautif a dû passer ensuite un mauvais quart d’heure.
J’ai été scruté par des enfants en grappes sympathiques à Dar Chioukh, ils me suivaient dans la rue, surpris et souriant de voir cet homme grand avec un appareil photographique se promener là où jamais un « touriste » ne va. J’ai compris très vite qu’ils cherchaient à se faire prendre en photo espérant que je les mettrai sur Tik Tok. J’ai parfois eu peur d’agressions, la plus intense à Palerme.
Jamais je ne me suis senti réifié, réduit à ma simple couleur qui me dégradait. Jamais. Mes filles nous racontent les contrôles d’identité faits devant leurs amies blanches non contrôlées, ma fille crépue l’étant plus que ma fille plus ou moins indienne. Les fils de copains nous racontent les contrôles de leurs copains noirs ou arabes. Eux ne le sont pas mais sont insultés : « qu’est-ce que tu fais avec un bougnoule ? Tu n’as rien de mieux à faire ? »
Avez-vous, amis « blancs » été déjà contrôlés dans la rue ?
Quel âge aura mon petit-fils quand il sera contrôlé pour la première fois dans la rue ? 10 ans ? 12 ans ? Avant ?
C’est un poison qui coule, lent, qui blesse, intimement, au cœur du corps, de l’être, de l’intime, le même que la coulée brune du langage de l’excellent Olivier Mannoni, celui que décrit si bien Fatma Bouvet De La Maisonneuve qui est psychiatre.
Il faut que nous nous réveillons, nous qui avons la bonne couleur. Il faut être à côté, devant, protecteurs ou soutiens, radicalement antiracistes, radicalement opposés à la déshumanisation. Alors nous aiderons l’ensemble des exclus, des refusés, des méprisés. Car le racisme est une des matrices de l’exclusion de l’autre, des femmes, des autres sexualités, des pauvres, de l’étranger, de notre environnement même.
C’est à cette condition que nous pourrons bâtir sur les ruines d’un système politique criminel un nouvel humanisme.













