Le feu, l'enfer…

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[2026-07-30, Ars, site des Cars]
Plateau des Mille vaches, promenade vers le site gallo-romain des Cars. Il fait bon ce matin, on annonce même un peu de pluie. Celle-ci nous surprendra au retour, une pluie épaisse mais plutôt modeste au regard de la couleur des foins et de l’herbe ici, à plus de 900 mètres d’altitude. La pluie tombera encore dans la journée, brève, il fera très chaud, un soleil mordant, pinçant.
Mon petit fils Naïm m’a appelé pendant la promenade. Il a maintenant huit ans, je me souviens encore de notre premier regard. « Ce sont les gaulois qui l’ont détruit » a-t-il répondu quand je lui ai dit que nous étions sur le site d’une villa romaine. Il avait lu toute la journée, la veille, un Tintin en entier, « l’Île noire », et il en était fier. Il a raison, lire un Tintin en entier est une étape importante.
Des pierres éparses dessinent encore l’espace sacré. Beaucoup ont été utilisées pour construire les maisons de la région, mais ça et là, des blocs levés ont résisté.
J’aime ces chemins couverts, le longs de pâtures parfois humides : les mille vaches, les milles sources, de l’eau partout, mais en quantité moindre qu’à l’ordinaire.
L’ordinaire, on dirait l’armée, on dirait la messe : Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus, Agnus Dei. J’ai appris, pour passer des concours, l’Ordo romanum, l’organisation du temps sacré. Un autre temps que celui que célébraient les romains, d’autres dieux.
On est allé à Ussel dans l’après-midi, la librairie ou Pierre Bergounioux vient régulièrement. Quel beau lieu, apparemment sans ordre stricte, et pourtant Frédéric, le libraire, se dirige sans hésiter vers le rayonnage où il y aurait peut-être le livre que je lui demande, Walter Benjamin. Il parle des Carnets de notes de Bergounioux que Sébastien lit en ce moment, et apprécie. Des carnets de tous les jours, de « l’inutile, du commun », du temps qui passe, de la rigueur à écrire un peu tous les jours. De l’humanité.
Regardant au dessus de l’épaule du libraire, je vois « Mes soldats de papier », de Victor Klemperer. Il était philologue allemand et vivait à Dresde pendant la guerre. Son épouse luthérienne lui a sauvé la vie, il a pu rester à vivre dans l’humiliation quotidienne des juifs allemands qui, mariés avec des « aryennes », pouvaient survivre tant bien que mal, miraculeusement, à la folie nazi. Saint Sylvestre 1939, écrit-il, je crois que cela sera la dernière année du régime de folie qui avait envahi l’Allemagne. Nous, nous connaissons l’histoire. Enfin, ce bout d’histoire. Comment est-il possible que les descendants de ces criminels reprennent le pouvoir ça et là ? En France peut-être, prochainement ? C’est un mystère insondable pour moi, une terreur.
Il pleut ce matin, c’est bien, un incendie s’est déclaré sur le territoire de la commune, un feu de broussailles, sur le plateau des mille vaches… plusieurs camions de pompiers, le temps des flammes, l’Apocalypse déjà, on la pensait plus lointaine. Lire D. H. Lawrence, son « Apocalypse » qui m’a fait détester ce texte que pourtant j’admirai tant, devant la tapisserie du même nom, à Angers. Lire LTI, la langue du IIIe reich, de 1947. C’est de saison, les flammes. « Mes soldats de papier », c’était la résistance de Klemperer, juif, interdit de tout, humilié tous les jours, des petits bouts de papier sur lesquels il écrivait les mots du troisième reich, sur lesquels il tenait son journal, pas celui de Bergounioux, pas celui de l’humanité, celui des flammes de l’enfer. Et tous les jours, son épouse Eva, pianiste, les emportaient chez une amie pour les mettre à l’abris car il n’avait pas le droit de conserver des notes, d’écrire des notes dans des livres qu’il n’avait pas le droit de posséder…
En janvier 1945, les nazis ont décidé d’éloigner les juifs du centre de Dresde où il y avait « leur » maison… juste avant le bombardement qui tua l’immense majorité de la population dans des flammes de l’enfer, un ouragan de flammes.
Bergounioux, Klemperer, les ruines gallo romaines, le feu, l’enfer…