Lumière d'éclipse
[2026-08-12 Lumière d’éclipse]
J’ai adoré, j’ai aimé regarder l’éclipse, à quelques centaines de mètres de chez moi, sur le plateau. Au loin, en contre-bas, la Marne, de l’autre côté, le bois de Montgé, le bois du télégraphe, Villeroy, où Péguy trouva la mort il y a plus de 110 ans, où des marocains, commandés par le capitaine Hugot-Derville subissaient des pertes épouvantables. Ils sont enterrés tout près, dans des tombes individuelles d’abord, dans des tombes communes ensuite.
Ceux-là, on ne pourra pas les remigrer…
J’ai adoré cette sortie du temps, les gens qui étaient là pour rien, le spectacle somme toute anodin si on ne met pas en perspective la lune et le soleil, les distances, le hasard mathématique, physique, le rien entre ces deux astres et nous… La lumière rasante était magnifique, belle, les ombres, sur les blés coupés, donnaient un relief particulier au plateau. Evidemment, je n’ai pas photographié l’éclipse, je n’ai pas le matériel. J’ai photographié la lumière.
Je n’ai pas photographié la joie, les gens qui riaient, qui parlaient fort, dans cet endroit normalement désert ou presque en semaine.
Et les applaudissements ! ça n’a pas grand sens les applaudissements. On dit qu’on remercie en applaudissant ! peut-être, et d’ailleurs, c’est pour cela que je me suis permis de siffler des concerts loupés. Il n’y a pas de raison qu’on applaudisse pour dire merci, et qu’on ne siffle pas pour dire que c’est mauvais.
Le premier concert scolaire auquel j’ai emmené des élèves, il y a un paquet d’années, je l’ai arrêté entre deux mouvements d’une symphonie de Beethoven ! on était quelques profs au fond de la salle, on accompagnait des élèves qui venaient pour la première fois à un concert classique, des loulous de banlieue qui avaient voulu venir, je ne comprenais pas pourquoi…
et l’orchestre proposait de la merde, c’est le mot, une bouillie musicale, avec un chef impotent qui passait son temps à insulter les musiciens, en hurlant, pendant le concert ! Alors on a chahuté ! Les élèves me regardaient éberlués ! Le prof de musique fait le con au fond de la salle de concert ! Il pousse des cris comme eux n’auraient pas osé pousser ! Un administrateur est venu essayer de nous calmer, rien n’y a fait, le chef, lui, s’est calmé. A la fin du concert, il est reparti, pas beaucoup d’applaudissements.
Ensuite, on a pu discuter avec les gamins, surpris : je n’ai pas supporté qu’on vous méprise ! Ils étaient contents.
Non, les applaudissements ne sont pas seulement des remerciements, c’est bien plus profond que cela, c’est une question de temps qui passe, et de celui qui le maîtrise, ou qui l’impose. Dans un concert, on s’abandonne, on délègue au chef, aux musiciens le temps qui passe, le tempo ! C’est pour cela qu’une passacaille, ce mouvement faussement perpétuel, est tellement fascinante, comme tout mouvement perpétuel ! Le Boléro de Ravel est une des œuvres les plus jouées au monde ! Incroyable, toujours la même chose, juste un léger changement à chaque tour. C’est extraordinaire, et c’est un scandale quand ça s’arrête : quoi ? Nous ne pouvons pas nous installer dans un temps cyclique qui ne nous ferait plus vieillir ? C’est un leurre, une tromperie sans nom, et on aime s’y plonger, s’y perdre.
Comme dans l’éclipse de soleil, c’est un mouvement perpétuel, un truc qui ne s’arrête jamais. On sait quand les prochaines auront lieu, on sait quand elles auront toutes lieu ! Incroyable.
Alors, il faut reprendre son temps, il faut retrouver son propre temps, remettre son corps en jeu, en mouvement : donnons un rythme, un rythme humain, un rythme qui nous remette dans l’ordre groupal de l’espère humaine.
Battons des mains !


