Manifestation contre le racisme : la honte et le déshonneur

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26-10-2026, Rassemblement en mémoire de Pengo Bossio Wangi, Place de la Bataille de Stalingrad, Paris
La honte, le déshonneur.
Je suis allé au rassemblement parisien contre le racisme, en mémoire de Pengo Bossia Wangi (il faut dire son nom et s’en souvenir). Nuit noire, photographies au flash, je n’ai pas l’habitude dans la foule. Il y a du monde, mais j’ai réussi, en jouant un peu des coudes et en arrivant tôt, à être au pied de la scène, aux premières loges. La scène est nue, première déconvenue. Un portrait, le visage des victimes du racisme, juste un portrait pour rendre hommage à ce jeune homme tué uniquement pour la couleur de sa peau, qui a eu la malchance de se trouver au mauvais moment, au mauvais endroit… un fasciste, un dingue, pléonasme.
Je rencontre d’abord des politiques qui sont là, il faut être là. Le maire de Montreuil, des écharpes tricolores, Kader Chibane membre du bureau exécutif des écologistes d’île de France. Nous engageons une courte discussion. Je lui dis : ne pas se rallier ! Il sursaute, me regarde. Non, faire alliance : « que donnez-vous pour que nous nous allions avec vous ». Se rallier, ça se paye toujours, c’est passer sous des fourches caudines, c’est humiliant, ça se paye toujours.
Glücksman était là, silencieux, mais il était là. Je ne l’apprécie pas. Corbière… Je prends en photos quelques pancartes, des personnes sourdes, car j’ai vu leur drapeau. C’est émouvant. Dominique Sopo, président de SOS racisme ouvre la scène, suivi d’autres organisateurs. Le président de la ligue des droits de l’homme a les jambes qui tremblent, il n’aime pas parler en public. Aucun ne se trompe de cibles, ils citent la victime, souvenons-nous de son nom, Pengo Bossia Wangi, ils citent le déshonneur, CNews… des cris se font entendre, les « journalistes » de ce torchon sont présents, ils sont hués, ils sont exclus du rassemblement, la foule crie, moment de colère dans la nuit noire.
Et puis, lumineux, Ali Rabeh, le maire de Trappes, digne, sobre. Il lira un texte fort, parfait. Il n’oubliera pas les noms d’autres victimes du racisme et du fascisme, d’autres tuées pour la couleur de leur peau. Il ne se trompe pas de cible, il sait où sont les ennemis car c’est là le mot à utiliser. Et puis… le déshonneur.
Emmanuel Grégoire, maire de Paris monte sur scène. La presse a dit que la foule l’avait hué. Non, pas la foule. Un groupe constitué, organisé, regroupé à gauche de la scène, hurlant en chœur des slogans préparés : le « chikirisme » idiot, crétin dans toute sa splendeur, incapable de distinguer les ennemis. Mes photos changent, les personnes sur scène sont inquiètes, les regards se tournent sur le côté, le moment est violent, il durera jusqu’à la fin du rassemblement.
Des cris dans la foule ! Une personne s’est évanouie, il faut un médecin, forte tension, émotion. J’aurais tellement aimé que cette émotion soit dirigée vers les victimes. Non, un groupuscule crétin a gâché le moment qui aurait dû être digne.
Quatre personnes montent sur scène. Nous comprenons rapidement, et on nous le dit, que c’est la famille d’un des blessés. Elles se prennent dans les bras, attendant sagement leur tour. Ali Rabeh a déjà tout dit, mais pas encore leur propre émotion qui n’appartient qu’à eux les victimes, à la famille de Pengo Bossia Wangi (dire son nom, vraiment). Elles disent des mots simples, puissants : nous sommes des travailleurs dit l’homme. Il se reprend, nous sommes des travailleurs immigrés. Nous avons peur.
J’ai peur pour ma famille multicolore, pour mes amis du monde entier, pour les pauvres qui vont souffrir, pour les victimes à venir. Il y a maintenant toutes les nuances dans ma famille, du blanc vraiment blanc, au noir vraiment noir. J’en suis fier, mais j’ai peur pour elle, je sais qu’il faut que nous nous regroupions, et les cris, toujours. Un brusque mouvement du service de sécurité se fait devant moi. « Tu n’as pas vu les deux mecs derrière toi qui poussent pour monter sur scène ? ». Les deux jeunes, immenses, crient. Ils disent une colère, mais je ne les crois pas. Ils sont préparés à ce coup d’éclat, ça se sent. Ils mentent : « dis meurtre négrophobe, c’est dur pour toi de le dire » crient-ils à Marylise Léon qui parle alors. La foule leur répond : « elle vient de le dire ! ». Ils continuent, insinuant le racisme latent des orateurs, des oratrices. Ils ont maintenant un haut parleur, de ces choses que l’ont met sur les épaules pour écouter de la musique, et crient, empêchent les prises de paroles. Ils ont choisi leur cible, le PS « responsable du racisme dans le pays » disent-ils, la CFDT. Je suis à côté d’eux, j’entends. Un jeune homme noir, plus noir qu’eux, leur dit de se calmer, ils discutent, le ton monte, inquiétude du service de sécurité. Mais les deux hommes ne sont pas là pour cela. Je suis atterré, la foule pousse vers la grille, les regards, sur scène, ont changé, ils sont tournés vers les cris, le moment devient dangereux, je m’en vais.
Plus loin, j’entends une voix d’Afrique, triste, sur scène : « Le spectacle que l’on montre n’est pas beau, il faut rester vigilant. Calmez-vous, mes frères, nous sommes en train de faire le travail des fachos, restons vigilants ! » Je vais prendre mon train, j’ai envie de pleurer.
J’aurais tellement aimé que l’on parle de Pengo Bossia Wangi. On aurait pu dire, après avoir dit et redit les circonstances de sa mort, qu’il était beau. Il était même magnifique, un athlète, un jeune homme aimé des siens. Comment l’école a pu encore passer à côté de l’enfant qu’il fut. Il n’aura pas le temps d’être adulte.
Je me souviens d’un enfant que mon épouse a eu en classe maternelle, il y a bientôt cinquante ans, une vie, presque le double de l’âge de Pengo Bossia Wangi. Nous nous souvenons de son nom : Sampo. Il était tellement beau qu’une petite fille a dit à sa mère : « Il est beau, Sampo, il est bleu ! » Une couleur de peau tellement intense, exceptionnelle ! On aurait pu parler de la famille de Pengo Bossia Wangi, de sa famille, sa sœur digne, ses passions, ses amis. Tout cela aurait tracé les contours du racisme et du fascisme. On aurait montré la normalité d’une famille maintenant française, et de la beauté qu’elle amène.
Comment voter pour ces gens qui ont amené le désordre et le déshonneur dans ce moment qui aurait dû être consensuel ? Ils sont dangereux, j’en suis convaincu maintenant. Les forces de gauche finiront peut-être par se rallier, ce qui ne fait pas une dynamique, juste une somme de défaites en faveur de celui qui crie le plus fort et qui les humilient. Marine Tondelier a dit qu’elle pourrait se retirer sa candidature pour faire gagner la gauche. Clémentine Autain, avant elle, a dit la même chose. Elles appellent à la discussion, au travail en commun dans le respect. Les femmes sont dignes. Elles savent, elles sont la vie.
Hier, le chef des crieurs a fait un discours ridicule : « ne nommons pas les responsables, ils ne le méritent pas ! » a-t-il dit, grandiloquent. Rhétorique de bas étage, coup de menton grotesque. Il se vengera après les élections. S’il gagne, il en profitera pour dominer et pour faire disparaitre l’ennemi de l’intérieur du haut de sa suffisance. S’il perd (il perdra, et nous aussi), il se vengera des « responsables » du désastre.
Voilà, j’ai peur maintenant. Je me souviens des scènes émouvantes en 2002, le 1er mai, contre le père le Pen.
Je me souviens de l’émotion en 2015, ces manifestations monstres, de mes larmes pendant une minute de silence intense avec une classe de troisième, en mémoire de Charb, Oncle Bernard, Cabu…
Je me souviens d’une jeune élève, en sixième, qui me dit, le lundi. « Monsieur, j’ai de nouvelles chaussures ». elles sont belles, immaculées malgré la boue et la pluie de Seine-et-Marne. Et elle ajoute : « Hier, j’ai été marcher avec elle, pour Charlie ». Des larmes encore, elle était métisse, l’avenir.
Ma famille multicolore va souffrir, je le crains, je le sais. Heureux ceux qui auront la bonne couleur de peau.